La chanson, une formation de l’inconscient ?

« Le rêve, le mot d’esprit, le lapsus, l’oubli du nom, l’acte manqué, le symptôme, toutes ces formations ont en commun de provenir du même lieu topique. Il s’agit de « l’Autre, lieu de cette mémoire que Freud a découverte sous le nom d’inconscient ». Il ne s’agit pas de retrouver l’inconscient dans quelque profondeur, mais de le repérer dans sa pluralité de formes, là où, sans l’avoir voulu, quelque chose échappe au sujet, un phonème, un mot, un geste, une souffrance incompréhensible qui le laisse dans l’inter-dit »1

Nous connaissons tous ce phénomène d’une chanson qui nous « trotte dans la tête », je ne parle pas de celle que l’on vient d’entendre et qui reste imprégnée, mais de celle dont on prend conscience petit à petit, quelque fois le matin en se levant, en se promenant, en voiture, sous la douche… Souvent des situations propices à la « rêverie ».

La première fois que j’ai été surprise par le « surgissement » de ces chansons, c’était dans un service de réanimation pédiatrique. J’y menais une action de formation des soignants et d’intervention musicale auprès des enfants. La psychologue me demande un jour d’intervenir auprès d’une jeune fille dans le coma, c’était la première fois que je rencontrais ce type de situation. En allant auprès de Chantal, je suis toute à son observation, dans un sentiment d’étrangeté… Je lui chante une chanson en espagnol, puis une autre en créole. En sortant la psychologue m’interpelle : « comment tu savais qu’elle est d’origine espagnole et que l’accident a eu lieu en Guadeloupe ? ». Je ne le savais pas, et comme à priori je n’ai rien d’une sorcière ou d’un médium, j’en ai conclu qu’étant dans un « état » tellement intense d’observation et d’écoute du tout petit signe qui me viendrait de Chantal, j’ai certainement perçu des éléments dans son environnement (par exemple un petit panneau portant son nom) sans en être consciente.

Freud nous parle de la première inscription des perceptions dans la vie psychique, cette inscription est « tout à fait incapable de conscience, disposée selon les associations par simultanéité. »2 Les chansons qui me sont venues à l’esprit auprès de Chantal auraient donc ici fonction de représentation de ces perceptions inconscientes. Je dirais donc plutôt que je ne savais pas que je savais…

Cette réflexion m’a été précieuse lors d’une action similaire en service de cardiologie pédiatrique. Je rencontre une mère dont le bébé est hospitalisé depuis quelques mois pour une malformation cardiaque. Elle me raconte qu’elle chante une berceuse à son bébé depuis sa naissance :

Mon ange blond, connais-tu cette chanson
Du joli temps passé
Que les mamans chantaient aux petits garçons
Le soir pour les bercer ?

C’est la légende de l’enfant,
De l’enfant du pays d’Armor
Qui naquit un jour de grand vent
Avec un cœur tout rempli d’or.
Plus il allait en grandissant
Et plus son cœur devenait lourd,
Plus son trésor devenait grand,
Plus il avait le mal d’amour

Je lui propose alors de l’enregistrer pour que nous puissions la rajouter sur le CD qui circule dans le service pour témoigner du répertoire commun aux soignants et aux parents.

Elle me demande de reporter l’enregistrement au lendemain parce qu’il y a d’autres couplets qu’elle a oubliés mais elle sait dans quel tiroir les paroles sont rangées et elle peut les retrouver le soir chez elle. Le jour suivant, je me rends auprès d’elle et de son bébé, elle est très triste et ne veut plus enregistrer. Elle me tend le papier où sont écrites toutes les paroles « retrouvées » :

Les parents dont il était né
Étaient de pauvres miséreux :
Il résolut de leur donner
Tout l’or de son cœur généreux.
Avec un grand couteau pointu
Ouvrit son cœur tout scintillant
Et chaque jour mit un écu
Dans les sabots de ses parents.
Mais il en donna tant et tant
Qu’un soir la mort ferma ses yeux,
Un ange alors au même instant
Emporta son cœur vers les cieux.
Et depuis lors la nuit venue
On peut voir, au pays d’Armor,
Briller tout en haut de la nue
Une nouvelle étoile d’or.
Quelle était belle et naïve la chanson
Du joli temps passé
Que les mamans chantaient à leur ange blond
Le soir pour les bercer !

Qu’elle était donc naïve de chanter cette berceuse à son bébé malade du cœur ! Elle se sent coupable d’avoir jeté un sort à son bébé et de l’entretenir à chaque fois qu’elle la lui chante. J’ai pu lui parler de mon expérience et de ma conviction que les chansons que nous choisissons ne viennent pas par hasard. Le premier couplet semble être une sorte de bon vœu : un enfant au cœur rempli d’or qui va grandir et rencontrer le mal d’amour comme la plupart des adultes. Mais les suivants ramènent au réel de la maladie de son bébé et à l’inquiétude sur son devenir.

La belle métaphore des paroles rangées dans un tiroir, nous invite à parler de refoulement. Citons encore Freud : « Parmi les nombreux facteurs qui contribuent à la survenue d’une faiblesse de la mémoire, il ne faut donc pas ignorer la part du refoulement, qui non seulement chez les névrosés mais aussi, sur un mode qualitativement semblable, chez les hommes normaux, peut toutefois être mis en évidence. »3 En résumant rapidement la suite du texte, ce que le refoulement met à l’écart est ce qui peut provoquer du déplaisir.

Cette chanson qu’elle a choisie pour son bébé dit justement la peur qui l’habite et dont elle ne voudrait rien savoir. C’est ainsi qu’elle a « refoulé » les derniers couplets.

Elle s’est apaisée parce que j’ai pu témoigner de ma propre expérience et situer son choix dans un processus psychique connu et non pas dans une sorte de « pensée magique ».

Par la suite, les soignantes et cette mère ont enregistré cette berceuse en retrouvant le plaisir d’écouter la poésie du texte et la beauté de la mélodie.

Parmi les « formations » de l’inconscient, il y en a une qui nous est particulièrement familière : le lapsus, « faute que l’on fait par inadvertance en parlant ou en écrivant et qui consiste à substituer un mot à ce que l’on voulait dire. La psychanalyse considère le lapsus comme une variété d’acte manqué consistant en l’interférence de l’inconscient dans l’expression parlée ou écrite »4… Et si le choix de la chanson pouvait parfois prendre la forme d’un lapsus ?

Paul est un garçon de 12 ans qui a été gravement brûlé, les infirmières me disent qu’il m’attend avec impatience. Alors que je me change pour mettre une tenue stérile, je me dis qu’il ne faut surtout pas que je chante un texte qui parle du feu ! Je choisi « le bonhomme de neige », certaine que s’il y a de la neige il ne peut pas y avoir de feu.

J’ai prévu un jeu musical qui permette à Paul d’improviser sur le balafon entre les couplets, et je vais à sa rencontre relativement sereine.

Le temps de lui expliquer le dispositif musical et nous commençons joyeusement la chanson.

Un matin j’ai vu un bonhomme de neige
Qui se promenait avec son balai
Il m’a demandé le chemin qui mène
Au coeur de l’été, loin du vent glacé
Tout va bien pendant les trois premiers couplets, Paul s’amuse beaucoup à improviser entre les couplets et écoute attentivement l’histoire. Soudain, pendant qu’il joue je prends conscience de ce que je vais devoir chanter au quatrième couplet :

Alors j’ai conduit mon bonhomme de neige
Près du feu de bois qui flambait chez moi
Il était heureux, il se mit à rire
En voyant brûler son balai cassé

Trop tard pour reculer ! Des gouttes de sueur commencent à perler sur mon front… Ouf ! il rit  aussi ! Mais la suite est plus terrible :

Il s’est endormi mon bonhomme de neige
Et se mit alors à souffler très fort
Quand je l’ai cherché là devant les flammes
Il n’y était plus il avait fondu

Très angoissée par la mort de ce bonhomme devant le feu, je guette la réaction de Paul. Tout va bien, il continue à jouer avec entrain…

Dans cet exemple, non seulement le choix de la chanson était un lapsus puisque j’ai cru que je pourrai dire autre chose que ce à quoi je pensais, mais il faut également noter que la peur ressentie devant ce texte ne concernait que moi puisque Paul a tranquillement poursuivi le jeu musical et a ri de ce qui arrivait au bonhomme de neige.

Nous avons souvent le sentiment qu’il faut être vigilant au texte des chansons en fonction de ce que l’enfant à vécu. Mais j’ai pu maintes fois vérifier que personne ne peut présumer de la réaction de qui que ce soit à telle ou telle chanson. Il se peut que loin de coller au réel de l’accident qui lui est arrivé, ce texte lui ait permis de le sublimer en y apportant une métaphore.

En service de réanimation néonatale, je chante avec soignants et parents pour leurs tout-petits venus au monde bien trop tôt, les mères « s’accrochent » à ces chansons qui remettent de l’humain dans un univers très technique. Nous avons pu remarquer que la plupart des parents s’approprient la toute première chanson que nous leur avons chantée. Cependant il est arrivé à plusieurs reprises que les mères de bébés gravement malades s’emparent de la même chanson. C’est n’est ni une chanson du répertoire adulte, ni une berceuse, mais une chanson enfantine. Celle-ci est choisie dans un répertoire que nous leur proposons comportant une soixantaine de titres. Or ces bébés n’en sont pas encore au moment d’apprécier la chanson enfantine, c’est donc bien pour elles-mêmes qu’elles la choisissent. En voici le refrain :

« Qui a peur, qui a peur, du loup ?
C’est pas moi, c’est pas moi, c’est peut-être vous »

Le loup, avec sa gueule dévorante fait partie de l’éventail des peurs enfantines, pour les sociétés, il symbolise aussi le mal, Satan ou la mort.

Je me souviens de la mère d’une petite fille malformée qui est restée plusieurs mois dans le service. Elle a rapidement appris par coeur cette chanson qui semblait la soutenir dans ces moments difficiles.

Tout en revivant ses propres peurs enfantines, elle mettait à distance la peur de la maladie et de la mort : ce n’est pas elle qui a peur c’est les autres…

La chanson, du côté du symbolique et de l’imaginaire, permettait de tenir le réel à l’écart.

Le jour du décès de sa fille, elle a hurlé dans le service. Serait-ce le cri du loup hurlant à la mort qui est revenu pour faire face à cette mort réelle, à cette absurdité que représente la mort d’un bébé ?

Lors des funérailles, la famille a diffusé l’enregistrement de cette chanson…

La présence quotidienne de ce refrain pendant l’épreuve qu’a connue cette femme, me laisse penser que la métaphore offerte par cette chanson aurait permis la mise en place d’un mécanisme de défense, « opération par laquelle un sujet confronté à une représentation insupportable la refoule, faute d’avoir les moyens de la lier, par un travail de pensée aux autres pensées »5.

Terminons par une note plus gaie, il s’agit cette fois d’un exemple personnel. J’ai passé mon enfance en Amérique du sud et ne suis arrivée en France qu’à l’âge de douze ans.

Quand j’ai commencé ma psychanalyse, j’avais très souvent cette chanson en tête :

Yo tengo un castillo, (J’ai un château)
matarile, rile, rile.
Yo tengo un castillo,
matarile, rile, ron chimpón.

Dónde están las llaves, (Où sont les clés ?)
matarile, rile, rile.
Dónde están las llaves,
matarile, rile, ron chimpón.

En el fondo del mar, (Au fond de la mer)
matarile, rile, rile.
En el fondo del mar,
matarile, rile, ron chimpón.

Quel joli rêve éveillé, si on associe l’inconscient au château et qu’il faut en chercher les clés au fond de la « mère » !

Plus récemment alors que je travaillais la problématique d’avoir été élevée en baignant dans deux langues, l’une familiale et l’autre du monde social, ainsi que la souffrance qu’a été pour moi le fait de rentrer en France, je me lève en chantant : Douce France, cher pays de mon enfance…

Comme le ferait un bon mot d’esprit cette chanson a détourné le contenu de ma pensée par son contraire et m’a beaucoup fait rire.

Toutes ces vignettes tirées de mon expérience personnelle et professionnelle, que cela concerne des personnes rencontrées ou moi-même me permettent d’avancer qu’effectivement au même titre que le rêve, le mot d’esprit, le lapsus, l’oubli du nom, l’acte manqué ou le symptôme, la chanson peut être dans certaines circonstances cette faille par laquelle surgit l’inconscient dans le langage. Je vous invite à écouter attentivement ces chansons qui vous trottent dans la tête… « l’air » de rien !

Geneviève Schneider

1 Dictionnaire de la psychanalyse, R. Chemama, B. Vandermersch, Larousse, 2003
2 Lettres à Wilhelm Fliess – S. Freud – PUF 2006 – p.264
3 Sur le mécanisme psychique de l’oubli – S. Freud in « Résultats, idées, problèmes » – PUF – 1984
4 Dictionnaire de la psychanalyse, R. Chemama, B. Vandermersch, Larousse, 2003
5 Dictionnaire de la psychanalyse, R. Chemama, B. Vandermersch, Larousse, 2003