L’art et la culture au cœur des processus d’humanisation

Vingt années d’action au sein de l’association « Enfance et Musique » m’ont permis de rencontrer l’enfant à la crèche, à l’hôpital, dans les institutions, dans les quartiers. Lorsque l’enfant est confronté à des difficultés, ma pratique musicale cherche à rétablir le lien social par la remise au premier plan des pratiques culturelles, à établir une relation quand la personne n’a pas accès au langage pour des raisons physiques, psychiques ou parce qu’elle ne parle pas notre langue.

Je prendrai ici le terme d’humanisation sous deux aspects, d’une part l’accès au langage qui n’est pas donné d’avance à chaque être humain venant au monde, et d’autre part la possibilité de rendre plus supportable à l’homme son mode de vie en société. Quant à l’art et la culture, j’évoquerai ici essentiellement l’expression vocale et la chanson. Si certains la considèrent comme un art mineur, c’est peut-être parce qu’elle a justement une place au croisement de l’art et de la culture. Elle est à la fois l’œuvre artistique de son auteur et de son compositeur, mais elle est aussi au cœur des pratiques culturelles partagées.

C’est dans les situations les plus extrêmes, où l’urgence est la survie, que l’on peut mesurer l’impact de la pratique artistique parce que c’est dans ces lieux qu’elle pourrait sembler totalement inutile et décalée.

J’ai eu l’occasion de former l’équipe du Centre Néonatal de l’Institut de Puériculture et de Périnatalogie, à la pratique de la chanson dans les soins relationnels. Pour mémoire dans la définition du poste d’infirmier il y a bien évidemment les soins techniques, mais aussi les soins relationnels qui malheureusement pâtissent de plus en plus souvent de la surcharge de travail dans certains hôpitaux. À l’IPP, l’équipe œuvre pour que ce temps de présence auprès des parents et de leurs bébés reste possible, c’est une des raisons qui a permis que cette action perdure pendant huit années. Les journées de formation entre adultes permettent de réfléchir à l’apport de la pratique musicale dans les soins. Elles sont aussi l’occasion de travailler la voix et d’apprendre les chansons collectées auprès des parents de différentes origines.

Ce service de néonatalogie accueille des bébés nés à partir de 24 semaines de grossesse. Comme le dit son chef de service, le Docteur Magny, je le cite : « C’est un monde professionnel où il y a beaucoup de violence psychologique pour les parents et les soignants, où l’on est certes à la vie naissante, mais où la mort est menaçante en permanence et l’annonce possible d’une vie de handicap est très prégnante. » D’une manière qui peut paraître paradoxale, c’est dans ce microcosme que j’ai pu constater à quel point l’échange culturel est au fondement du désir de vivre des bébés, de l’accrochage du premier lien symbolique entre les parents et leur enfant et de l’accompagnement des évènements essentiels de la vie de la naissance à la mort.

Un père me racontait qu’il est venu faire connaissance avec son bébé au milieu de la nuit. Bien qu’une infirmière l’ait accueilli en essayant d’expliquer au mieux la situation, le premier choc fut la découverte de la haute technicité du lieu, il y a des machines impressionnantes autour de chaque incubateur, ce sont elles qu’il voit en premier… Puis il découvre à l’intérieur de l’incubateur, un bébé relié par des tuyaux à ces machines qui le maintiennent en vie. Alors qu’il est en état de sidération devant ce bébé et le dispositif qui l’entoure, ce père entend au loin la voix d’une infirmière qui chante. Il pleure alors « comme un bébé » me dit-il. Grâce à ce surgissement d’humanité dans cette situation traumatique, cette voix a certainement permis que ce père sorte de l’état de sidération dans lequel il était pour pouvoir exprimer un affect et que ce bébé dans l’incubateur devienne « son » bébé. Ce témoignage me semble bien illustrer ce que dit Bernard Golse dans « l’être bébé »¹ : « L’adulte ne peut être compétent que parce qu’il a d’abord lui-même été un bébé, dans un mouvement de retrouvaille avec ses propres composantes infantiles. »

Les puéricultrices disent aux parents qu’il faut parler à leur bébé, on comprend bien qu’il soit difficile pour ces mères qui se sentent très culpabilisées, dont l’image narcissique est atteinte par ce bébé réel, objet de soins de la médecine et si loin de leur bébé imaginaire, de trouver des mots à lui adresser. Même les mots d’accueil de l’entourage familial ont disparu « qu’il est mignon, il ressemble à sa mère, à son père… ». J’ai pu maintes fois constater que lorsque je chante avec une mère pour son bébé, son regard se porte vers lui et cherche à accrocher le sien. En adressant la chanson à son enfant avec un réel plaisir musical, grâce au bonheur de cette rencontre, le lien symbolique est établi, la mère parle à son bébé avec le même plaisir qu’elle avait à chanter pour lui. Le bébé, peut alors soutenir son appétence à vivre concomitante à l’appétence symbolique dont parle Graciela Crespin.²

Quelquefois nous avons un rôle de « passeurs » de culture. En 2003 une maman coréenne nous apprend une berceuse dans sa langue qu’elle chante à sa fille. Cette berceuse est restée dans le répertoire de chansons du service qui en compte aujourd’hui une soixantaine. Quelques années plus tard, je m’approche d’un jeune couple auprès de leur bébé. La maman est asiatique, elle me dit qu’elle est d’origine coréenne, mais qu’elle a été adoptée à l’âge de deux ans et n’en connaît ni la langue, ni la culture. Nous lui apprenons la berceuse dans la langue qui a baigné sa petite enfance. Ces retrouvailles avec la culture de ses parents géniteurs, au moment où elle-même devient mère, ont été chargées d’une grande émotion. Cette femme a ainsi retrouvé une place dans sa lignée d’origine, elle en sera d’autant plus forte pour donner une place à son enfant, de fondateur d’un nouveau tracé dans cette lignée.

D’autre fois, malheureusement, nous rencontrons certains parents dans une situation d’appauvrissement culturel soumise à l’uniformisation véhiculée par les médias. Aujourd’hui, la situation s’aggrave. Tous les formateurs de l’association font le constat que lorsqu’ils posent la question à certaines mères si elles connaissent une berceuse de leur origine culturelle, elles ne téléphonent plus à leur mère pour la retrouver, comme c’était le cas, il y a quelques années, mais à leur grand-mère. L’accompagnement de l’endormissement, par exemple, ce moment qui peut être si difficile pour l’enfant, par une berceuse ou une histoire racontée par les parents a été remplacé par les nouvelles technologies. Le CD de chansons ou de contes, la boîte à musique, ont maintenant souvent pris la place de l’accompagnateur. Quelle que soit la qualité du produit, il ne remplacera jamais le réconfort d’une présence humaine. Mais ne sombrons pas dans le pessimisme de ce constat… Ces parents découvrent avec nous le plaisir de chanter avec leur bébé, qu’il a des réactions, qu’ils peuvent répondre à ces réactions. Ils sont alors avides d’apprendre des berceuses, voire des chansons enfantines qu’ils pourront lui chanter plus tard, se projetant ainsi dans l’avenir. Nous avons ainsi une fonction de transmission culturelle, mais aussi du désir de vivre ensemble des temps partagés dans un échange humanisant.

Pendant les quatre premières années de cette action, j’ai partagé avec les soignantes du service beaucoup de plaisir à chanter avec les parents pour leurs bébés. Les puéricultrices m’ont accueillie avec une grande générosité dans cet univers où la technique et la compétence très pointue est indispensable à la survie des bébés. En 2007, j’ai eu envie à mon tour de les inviter dans mon univers musical. C’est ainsi que nous avons pu travailler ensemble pour réaliser l’enregistrement d’un CD. Cela a été l’occasion d’un travail de création et d’une réalisation artistique originale en direction des bébés et de leur famille. Il a demandé à chacune un véritable engagement personnel, beaucoup de concentration, et d’exigence artistique. Ce disque joue maintenant un rôle de messager, pour que les parents partent à la recherche de leur patrimoine culturel familial et recommencent à chanter pour leurs bébés.

Depuis ce disque accompagne les familles et les soignantes au quotidien. Il donne une valeur artistique supplémentaire à l’accueil du bébé prématuré et de sa famille dans le service. Il fait lien entre cet univers très fermé et l’extérieur. À la maison, les parents apprennent les chansons, l’enfant est ainsi déjà présent symboliquement au foyer. Il donne une vision positive de ce bébé à le fratrie, aux grands-parents qui ne l’aperçoivent parfois que depuis le couloir des visiteurs, il apporte les chansons du nouveau-né dans la famille et le fait ainsi exister.

Ce disque a aussi été un support pour accompagner le décès d’un bébé. Les parents étaient venus d’Italie en vacances, ils ne parlaient pas du tout français. Le bébé a vécu trois semaines dans le service. Quand les soignantes n’ont pas les mots de la langue de l’autre, elles peuvent entrer en relation avec les parents en chantant ensemble pour ce bébé. Elles ont beaucoup chanté avec eux et les parents attendaient avec impatience la « journée musique ». Journée événementielle où je viens chanter avec les soignantes et les accompagner à la guitare auprès des familles. Cela devait être un jeudi, le bébé est décédé dans la nuit du mardi au mercredi. L’infirmière qui les a accompagnés cette nuit-là ne parlait pas italien, elle a alors mis le CD, le bébé est passé de la vie à la mort au moment de l’écoute de la berceuse italienne… Le jeudi, nous avons été dans la chambre mortuaire à la demande des parents et nous avons chanté ensemble les chansons qu’ils souhaitaient pour leur fils. La mort d’un enfant est insoutenable, cet accompagnement a permis d’humaniser cette épreuve, de vivre ensemble un rituel de la vie sociale dans un univers hospitalier. Ce temps pris avec les parents permet qu’ils ne se retrouvent pas seuls et ne soient pas happés par l’horreur de la mort. Cela réintroduit du symbolique. Les mots sont de nouveau possibles, l’imaginaire ne part pas dans tous les sens et ils peuvent commencer à faire face au réel.

Quittons maintenant l’univers de l’hôpital pour aller dans la cité. Nous pouvons retrouver le même type d’effets humanisants en travaillant avec les familles migrantes en souffrance. L’association Enfance et Musique a mené une recherche action avec toutes les associations en lien avec la petite enfance dans le quartier de la Goutte d’Or, l’une d’elles avait eu l’initiative originale de mettre en place des groupes « parents école ». Il s’agissait d’accueillir au sein de l’école maternelle des femmes souvent arrivées depuis peu en France, avec leurs petits-enfants, pour les sensibiliser aux règles de vie de l’école, leur apprendre le français, et commencer à préparer la séparation mère enfant. Notre objectif, en participant à l’un de ces groupes, était de dire aux familles à quel point il est important qu’elles transmettent leur propre culture à leurs enfants pour qu’ils s’autorisent à s’approprier la nôtre. Mais comment expliquer cela à une femme qui ne comprend pas encore le français ? Simplement en chantant avec elle une chanson de son pays d’origine à son enfant, puis en lui donnant à notre tour une chanson de chez nous, en se laissant prendre par l’humanité qui se dégage de telles rencontres.

À cette occasion, j’ai pu faire un collectage des chansons offertes par ces mères. Un jour, une femme kurde me chante une magnifique berceuse, elle est très longue. C’est tellement beau musicalement, que j’en ai la chair de poule. Elle chante juste, en rythme, modulant et ornant sa voix. J’y entends sa souffrance aussi bien dans la qualité musicale que dans l’émotion qu’elle suscite. Je lui demande si elle peut m’écrire le texte de la chanson, elle me répond qu’à l’école, elle n’avait pas le droit de parler ou d’écrire en kurde.

J’ai dû attendre de croiser une personne kurde parlant très bien le français pour découvrir le sens tragique de ce que cette femme m’avait chanté. En voici la traduction :

Ma maison a brûlé…
Les soldats sont entrés dans mon village…
Le commandant est sans cœur…
Ils ont tué Zeki sur la place du village…
Nos ennemis sont au cœur du village…
Mais ce village appartient aux Kurdes.

Chaque phrase est suivie d’un refrain : Ne pleure pas maman, ne pleure pas…

En fin d’année scolaire, l’association Enfance et Musique a offert un CD du collectage à chaque famille rencontrée lors de l’action. À la rentrée suivante, les enfants ayant quitté les haltes-garderies pour rentrer à l’école maternelle, je suis allée remettre à tous les enfants, ce qui était devenu dans le quartier le « CD des mamans ».

Dans la classe de Brigitte, un petit garçon me dit : « ma maman a déjà ce disque ! ». La maîtresse se tourne vers moi : « c’est la première fois qu’il parle en classe… Sa maman est kurde ». Je demande à l’enfant si sa maman s’appelle Sevgül, il acquiesce de la tête. Je lui dis que sa maman chante très bien, qu’il y a aussi un CD pour lui. Il sourit, valorisé devant ses copains.

La pertinence de ce type de rencontres est confortée par cette citation de Marie-Rose Moro :

«Je plaide pour un métissage qui ne soit pas une abrasion mais une multiplicité de références, une laïcité dans la multiplicité. Je plaide pour qu’on laisse aux enfants la possibilité de vivre leur enfance avec les valeurs de leur famille. Plus on sera tolérant, plus les passages seront aisés, plus les enfants seront sûrs d’eux-mêmes et s’approprieront les valeurs de l’extérieur, deviendront les citoyens d’une société capable de s’ouvrir, de changer, et de sortir de cette spirale de la violence et de la brutalité. Laissons une chance à la rencontre. Prenons ce risque. Nous serons dans une position qui permet d’envisager la différence dans ses aspects créatifs et dans ses aspects fondateurs d’un nouveau savoir. »³

Après cette petite incursion dans des milieux difficiles, je voudrais revenir à une situation plus commune, la vie quotidienne des enfants dans les lieux d’accueil de la petite enfance. La place de l’art et de la culture y est indispensable aujourd’hui pour maintenir en éveil ce qui est déjà présent chez le bébé à sa naissance et empêcher que cela soit endormi par une société qui vise à une éducation de masse normative. Nous savons tous maintenant que le bébé entend bien avant sa naissance. La mélodie de la voix de sa mère et la ligne de basse de la voix du père se posent sur la polyrythmie intérieure des organes de la mère et du sifflement du placenta. Tous les paramètres musicaux accompagnent la maturation de ce bébé jusqu’au moment de sa naissance. C’est sans doute pour cela que la musique provoque en nous des émotions qui nous submergent, parce qu’elle touche aux moments les plus archaïques de notre vie. Quand ce bébé vient au monde, couché dans son berceau, il vit dans un espace sonore délimité pas les sons qui l’entourent, les casseroles de la cuisine, la musique du salon, la sonnette de la porte d’entrée… Son intérêt pour le sonore est parallèle à la découverte du plaisir de l’exploration phonatoire, des premières vocalises au babillage. Le double circuit de la pulsion invocante, de l’oreille au larynx, du larynx à l’oreille est en place… Pourtant je constate de plus en plus que les tout-petits passent leur journée à la crèche avec une tétine dans la bouche qui vient boucher, arrêter ce circuit. Comment vocaliser alors que l’on est occupé à suçoter ? Comment écouter alors que l’environnement sonore est masqué par une musique de fond ? La place de l’artiste ou du « professionnel éclairé » est alors de proposer aux enfants de poser tétines et doudous pour partager un temps d’échange autour d’une matière artistique quelle qu’elle soit, l’enfant pourra alors développer sa créativité, reprendre les propositions de l’artiste qui lui-même à l’écoute de l’enfant reprendra ses propositions.

Aujourd’hui, défendre la place de l’art et de la culture comme étant au cœur des processus d’humanisation est une résistance à la société de consommation qui en remplissant le manque tue le désir nécessaire à la survie psychique et à la créativité de nos enfants, futurs citoyens.

Geneviève Schneider

Texte paru dans la collection 1001 BB n° 132 « Y a-t-il encore une petite enfance ? » – Éditions érès 2013

¹ Bernard Golse, « L’être bébé », Paris, PUF, « Le fil rouge », 2006
² Graciela Cullere-Crespin, « L’épopée symbolique du nouveau-né », Paris, ERES, « psychanalyse et clinique », 2007
³ Marie Rose MORO dans la revue « Communautés éducatives » n° 104 Septembre 1998.

« Le droit à une enfance, une famille, une culture, ici et ailleurs »